Frédéric RÉGENT
Esclavage, métissage, liberté
La Révolution française en Guadeloupe,
1789-1802
Grasset, 2004
Notice de Claudine Cavalier


 

Malgré son sous-titre, l’ouvrage de Frédéric Régent est très différent des histoires de la Révolution en Guadeloupe publiées jusqu’ici, qui abordaient la question essentiellement sous l’angle politique, militaire ou économique. Le propos de l’auteur n’est pas de faire le récit linéaire des événements, ni de fournir une analyse marxiste des rapports économiques entre les acteurs de l’événements, mais d’offrir un panorama vaste et précis de tous les rapports sociaux en oeuvre sur la période 1789-1802, tournant autour de la question, essentielle car fondatrice de l’ordre même de la société guadeloupéenne, de la couleur de peau. Des sources peu exploitées ont été mises à contribution, essentiellement les archives notariées de l’île. Elles ont notamment permis à l’auteur d’atteindre la partie la plus difficile à connaître, quoique la plus nombreuse, de la population, les esclaves. Environ 10% de la population servile, soit 9 000 personnes, sont concernés par ces sources, inventaires, contrats de mariages, contrat de location, donations, partages de biens, etc. A partir de cet échantillon représentatif, Frédéric Régent a pu retracer l’« histoire sociale et politique de l’esclavage en Guadeloupe à la fin du XVIIIe siècle », et offrir une réflexion d’une grande pertinence sur les mécanismes par lesquels ont pu être réduits et maintenus à l’état d’outils de production, biens mobiliers au regard de la loi, 90 000 hommes et femmes pour la plupart nés dans l’île de parents africains déportés et asservis. Centré sur les esclaves, mais élargi à toute la société guadeloupéenne, son exposé met en lumière le complexe système de hiérarchisation créé par les Blancs à l’intérieur des populations servile et dite « de couleur »,  qui empêcha la constitution d’un front commun de lutte entre esclaves et libres contre leurs oppresseurs européens avant l’ébranlement révolutionnaire. Tous les enjeux de la notion de race et de celle de métissage au sein de la forme particulière de société que constitue une colonie à esclaves sont exposés avec clarté.

L’ouvrage s’attache également à observer les conditions d’émergence et de développement d’une classe intermédiaire entre les colons blancs et les esclaves, celle des « libres de couleur » : passant en revue les caractéristiques de ces « libres », profession, fortune, culture, origine et couleur de peau, Régent dégage les contours d’un groupe humain incertain, mal défini légalement, fragile mais en expansion, autant caractérisé par ses aspirations (aligner son statut et son mode de vie sur celui des Blancs) que par ses pratiques (variées et proches tantôt de celles des esclaves, tantôt de celles des colons).

A la suite de son tableau de la société guadeloupéenne à la veille de la Révolution, Régent dépeint les mutations, puis les fractures subies par cette société durant une période troublée entre toutes. Il offre une analyse détaillée de la parenthèse révolutionnaire : la Révolution, en très peu de temps, bouleverse de fond en comble la structure sociale de l’île, d’abord en supprimant la distinction raciale entre libres (Blancs et de hommes couleur devenant tous indistinctement citoyens) puis en abolissant l’esclavage et en proposant une unification légale et juridique de la population, avant d’opérer un formidable recul, unique ou presque dans l’histoire. Sa démarche le conduit à cerner l’échec de cette entreprise politique inédite et radicale, impuissante à détruire les préjugés raciaux et à fonder un nouvel ordre humain : la Révolution a rapidement abouti à créer de nouveaux clivages sociaux sur les ruines de ceux qu’elle avait détruits, clivages qui faciliteraient le retour de l’esclavage en 1802.

Malgré ce constat d’échec, dont l’évidence forme l’introduction le livre, l’ouvrage de Régent n’offre pas une image manichéenne ni radicalement pessimiste de la fin du XVIIIe siècle en Guadeloupe. Il s’ouvre pourtant sur l’horreur pure, avec les actes d’un procès qui, en 1797, trois ans après l’abolition de l’esclavage, résonnent comme un sinistre écho de l’échec humain de l’entreprise révolutionnaire : Angélique, nouvelle « citoyenne » noire de Marie-Galante, concubine d’un citoyen blanc, met au monde un enfant noir et demande au père, noir, du bébé de l’en débarrasser : cet enfant noir, au lieu de l’enfant métis attendu, ferait son déshonneur. Le père lui obéit en enterrant vivant son fils nouveau-né. Découverts, les deux « citoyens », après un procès expéditif, sont condamnés à mort. Les lois nouvelles n’ont rien pu pour eux : en leur donnant l’égalité civique, elles ne leur ont épargné ni le crime ni la mort, car elles n’ont pas su changer les mentalités ni lever le poids monstrueux des préjugés de race. Néanmoins Frédéric Régent, une fois rappelé l’horreur,  invite à la dépasser par le travail historique et y réussit.

Le livre est divisé en sept chapitres. Les trois premiers, entièrement consacrés à l’esclavage, analysent successivement son cadre légal et sa pratique effective, souvent divergents, l’organisation du travail dans les « habitations » sucrières et la vie quotidienne des esclaves. Le quatrième s’attache aux libres de couleur, dont il décrit l’émergence, la vie familiale, et surtout la progressive inscription au coeur même des rapports sociaux de l’île, malgré la constante marginalisation imposée par la législation raciste : cette inscription est rendue possible par la formation d’espaces extra-juridiques, réseaux familiaux, amicaux, systèmes de clientèle, lieux d’apprentissages, où les clivages légaux peuvent être dépassés et la nouvelle classe se développer et se constituer.

Le cinquième chapitre, consacré au processus révolutionnaire en lui-même, aux « chemins de l’égalité et de la liberté », met en lumière le rôle qu’y tinrent les esclaves, malgré toutes les précautions prises pour les tenir à l’écart des idées nouvelles, grâce à la circulation parmi eux des idéaux révolutionnaires humanistes et à la prise de conscience qui s’ensuivit. L’action concrète des esclaves, à travers conspirations et révoltes, guérilla et enfin guerre ouverte contre les propriétaires, est rappelée dans son détail, ainsi que les stratégies complexes mises en oeuvre par les « hommes de couleur » pour conquérir l’égalité civique, observées dans leur diversité liée aux positions des différents groupes (parisiens ou guadeloupéens) par rapport aux instances de pouvoir, nationales ou coloniales.

Les sixième et septième chapitres, qui examinent les conséquences du basculement révolutionnaire sur la société guadeloupéenne, sont sans doute les plus riches et les plus passionnants. Parmi les nombreux points traités, notons l’étude du déplacement du pouvoir économique dans l’île : la chute du pouvoir blanc, chute démographique et économique, entraînée par la ruine des plantations et « habitations » sucrières et la baisse d’importance de la partie rurale du territoire au profit de sa partie urbaine, laisse la place au pouvoir d’une nouvelle classe, celle des « Rouges », constituée à parts égales de libres de couleurs et d’anciens esclaves, nouveaux « citoyens » noirs. Cette classe parvient à équilibrer démographiquement celle des Blancs et même à la dépasser : urbaine, elle développe une économie nouvelle, fondée sur le commerce autour du phénomène de la course, qui lui permet de renverser partiellement le jeux des forces à son avantage. Mais le passage d’une économie fondée sur le travail servile à un régime fondé sur le travail « libre » ne permet pas pour sa part un véritable accès à la liberté de fait pour les citoyens noirs : accompagné d’un nouvel arsenal législatif (règlements de culture, nouvelles catégories pénales comme celle de « divagation » qui frappe les cultivateurs éloignés de leur plantation) il aboutit à la mise en place d’un système coercitif efficace, fondé non plus sur des catégories juridico-raciales, mais sur une conception policière et moralisatrice de la société qui annonce les évolutions du XIXe siècle en métropole. Néanmoins Régent montre que l’amélioration des conditions de vie des nouveaux citoyens a été réelle, et suffisamment durable pour entraîner un accroissement démographique. Malgré l’échec global du nouveau système à détruire le préjugé de couleur, il distingue également la timide ébauche, à la faveur de l’ouverture de l’état-civil, d’une catégorie neuve où la notion de race disparaît : celle des enfants nés des unions entre Blancs ou libres de couleur et « nouvelles citoyennes » noires, reconnus sans distinction de couleur ni d’origine. Mais une analyse pointue des fractures créées par la nouvelle législation et le nouveau pouvoir « rouge », qui induisirent mécontentements et révoltes, révèle comment ces fractures, brisant l’union fragile entre libres et anciens esclaves, fourniront une partie de ses armes idéologiques à la remise ne place de l’esclavage.

 

La force du livre, au-delà de ses qualités techniques et de la finesse de ses analyses, réside au bout du compte dans sa prise en compte de la complexité du réel et de l’épaisseur de la vie, données qui transcendent catégories sociales et mutations historiques. L’existence des esclaves, longuement décrite, est considérée sous l’angle de la souffrance qui la marqua mais pas uniquement : elle est vie avant d’être souffrance, et les hommes sont hommes avant d’être esclaves. Régent a su ne pas l’oublier, qui les évoque sans jamais les réduire à leur statut ni les figer dans un destin univoque de victimes. Son livre est également remarquable par son souci d’observer et de décrire, au sein même d’une société raciste, un moment bouleversée mais vite recomposée, la naissance et le développement progressif de lieux où le préjugé racial et la logique d’exploitation pure disparaissent et se dissolvent dans la fraternité humaine : relations amoureuses ou amicales, espaces familiaux métissés, liens de travail, espaces de création culturelle. Autant de lieux fragiles, mais réels, que la Révolution ne créa pas (ils sont repérables avant elle) mais qu’elle parvint parfois à agrandir ou à multiplier.


© Claudine Cavalier 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794